NUMÉRO 147 JUIN 2020
88 LE COURRIER DE L’ATLAS
Presse
CULTURE l CINÉMA
D’où vous est venue l’idée de tourner ce film ?
Je viens d’une génération qui a grandi dans le silence
assourdissant de la guerre d’Algérie et de ses drames, une gé-
nération née de grands-parents apparemment “sans histoire”.
Terriblement silencieux... Je m’y étais habituée. Personne
ne m’a jamais rien raconté de leur vie, hormis quelques anec-
dotes inlassablement ressassées, comme pour cacher la vérité
nue et poignante... Jusqu’au jour où mes grands-parents
se sont séparés, soudainement, après soixante-deux ans de
mariage. Cette séparation a été brutale, car inattendue. Et je
ne connaissais pas leur histoire. Tout ce que je savais c’est
qu’ils étaient nés en Algérie, qu’ils s’étaient mariés dans le
petit village de Laouamer, dans l’est du pays, et qu’ils avaient
émigré à Thiers, dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne, dans
les années 1950. J’ai commencé à tourner ce film au moment
où ils quittent la maison familiale et sont relogés par hasard
dans deux bâtiments qui se font face. Ils vivent tous les
deux au même endroit mais séparés. Ils se font face comme
l’Algérie et la France.
Cette séparation attise votre curiosité…
Elle a fait remonter des questions à la surface. Comment ont-
ils vécu leur vie d’exil ? Pourquoi ne m’ont-ils jamais rien racon-
té ? Serais-je capable de rompre ce silence ? Pourquoi ne sont-ils
jamais repartis en Algérie ? Se sont-ils aimés ? Leur séparation a
agi comme un électrochoc et a déclenché mon désir de faire ce
film. Je me suis rendu compte que mes grands-parents pou-
vaient disparaître sans m’avoir transmis leur histoire. L’oubli
irréversible guettait. Faire ce document est devenu une urgence.
J’ai commencé par filmer ma grand-mère qui, à 17 ans, a suivi
un homme qu’elle connaissait à peine jusqu’en France et a fon-
dé avec lui une famille, dans un pays dont elle ne maîtrisait pas
la langue. Sa manière enjouée de raconter son histoire crée un
décalage avec certains aspects tragiques de son récit. En la fil-
mant, je pensais à mon grand-père que j’ai commencé à filmer
alors. Lui aussi a vécu une vie de non-choix. Il est le premier de
sa famille à être venu en France, à 19 ans, comme beaucoup
d’Algériens, pour travailler et nourrir ses proches restés en
Algérie. Mais il a toujours été taiseux, mystérieux.
INTERVIEW
“Le silence
raconte beaucoup”
“Leur Algérie” est le premier documentaire
de la fille des comédiens Zinedine Soualem et Hiam Abbas.
Elle y filme son père ainsi que ses grands-parents
et donne à voir une histoire familiale mais aussi
un pan de l’histoire franco-algérienne.
Propos recueillis par Fadwa Miadi
LINA SOUALEM